Une kyūsu est une petite théière à manche latéral, faite pour le thé vert japonais. Celles de Tokoname, ville portuaire au sud de Nagoya, sont les plus réputées du pays : leur argile rouge riche en fer adoucit le thé, et leurs filtres en céramique retiennent les feuilles les plus fines sans rien ajouter au goût. Mais entre deux kyūsu qui se ressemblent, l’argile, le filtre, la forme du manche et la contenance changent tout à l’usage.
Ce guide explique ces quatre choix un par un, avec les mots japonais que vous rencontrerez sur les fiches produits. Il dit aussi comment reconnaître une pièce tournée à la main, ce qui justifie les écarts de prix et comment entretenir une théière non émaillée. À la fin, vous saurez quelle kyūsu correspond à votre thé et à votre façon de le boire.
Tokoname en bref
Tokoname est l’un des « six fours anciens » du Japon. On y cuit de la terre depuis la fin de l’époque de Heian, d’abord des jarres et des tuyaux, puis, à partir des années 1860, des théières en argile rouge, mises au point par le potier Sugie Jumon. En 1878, un lettré chinois venu de Yixing, Jin Shiheng, enseigne aux potiers de la ville les techniques de la théière chinoise en grès. La kyūsu de Tokoname telle qu’on la connaît naît de cette rencontre.
La ville a été reconnue centre d’artisanat traditionnel par l’État japonais en 1976, et le potier Yamada Jōzan III a reçu en 1998 le titre de trésor national vivant pour ses kyūsu. Selon la filière, Tokoname produit aujourd’hui la grande majorité des théières japonaises. Au sein de cette production, une poignée d’ateliers travaille encore entièrement au tour.
Argile et filtre : les deux mots qui comptent
Shudei signifie « boue vermillon ». C’est une argile locale chargée en oxyde de fer, tamisée très finement, puis oxydée en fin de cuisson, ce qui lui donne sa couleur rouge brique. Une kyūsu de Tokoname est cuite sans émail : c’est ce que l’on appelle yakishime, un grès cuit à haute température, dense et étanche, dont la surface reste légèrement poreuse. Le fer de l’argile réagit avec les tanins du thé, ce qui gomme une part de l’amertume et arrondit l’infusion. C’est le premier argument de Tokoname et il se vérifie à la tasse.
D’autres terres existent. Le kokudei, argile noire, est obtenu par une autre conduite du four. Certains ateliers marient les deux, ou laissent les cendres du four marquer la surface. La couleur ne change pas la fonction : ce qui compte, c’est l’absence d’émail à l’intérieur.
Le filtre, ensuite, est la pièce qui sépare une bonne kyūsu d’une théière quelconque. Il doit retenir les feuilles sans ralentir le versement, ne pas se boucher et ne rien donner au goût.
| Filtre | Ce que c’est | Pour quel thé |
|---|---|---|
| Sasame | Une plaque d’argile percée à la main de dizaines de trous fins, fixée devant le bec. Tout en céramique. | Sencha, sencha fukamushi à feuilles très fines. C’est pour ces thés qu’il a été conçu. |
| Ceramesh | Une grille de céramique très fine, intégrée à la paroi. Encore plus serrée que le sasame. | Fukamushi, poudres fines. Se bouche peu et verse vite. |
| Obi-ami | Une bande de toile inox qui fait le tour de l’intérieur. Grande surface de filtrage. | Tous les thés en feuilles. Le plus tolérant. |
| Debeso | Un dôme d’argile percé à la main, en bosse devant le bec. | Thés à grandes feuilles, sencha asamushi, hōjicha. |
Le panier amovible, kago-ami, est pratique pour vider les feuilles mais les serre dans un petit volume. Pour un thé japonais, préférez un filtre fixe qui laisse les feuilles s’ouvrir dans toute la théière. Pour un sencha du quotidien, un sasame ou un ceramesh sont les choix des amateurs.
La forme du manche et la contenance
La forme du manche dit comment vous allez tenir la théière et, souvent, quel thé vous allez y faire.
- Yokode, manche latéral perpendiculaire au bec. La forme traditionnelle du thé japonais : on tient le manche d’une main, le pouce sur le couvercle, et l’on verse jusqu’à la dernière goutte. Pensée pour une ou deux personnes. Peu de modèles pour gauchers.
- Ushirode, manche à l’opposé du bec, comme une théière occidentale. Commode à table, pour droitiers comme pour gauchers. Le choix habituel pour le thé noir et les thés chinois.
- Uwade, anse par-dessus, souvent en bambou. On y verse de l’eau bouillante pour le hōjicha, le bancha ou le genmaicha, et l’on sert plusieurs personnes.
- Hōhin, sans manche. Réservée au gyokuro et aux sencha de haut rang, infusés à basse température en toute petite quantité.
Pour la contenance, comptez large : le thé n’occupe jamais tout le volume. Une kyūsu de 100 à 150 ml sert une personne. Entre 200 et 350 ml, elle sert deux personnes, ou une seule qui aime les infusions successives. À partir de 400 ml, on sert trois convives et plus. Le gyokuro se prépare dans les plus petites, autour de 90 à 150 ml, et le sencha du quotidien dans les moyennes. Au-delà de 400 ml, on quitte le thé japonais fin pour le thé de famille.
Reconnaître une pièce d’artisan
Tokoname produit de deux façons : au tour, pièce par pièce, ou par coulage dans des moules de plâtre. Les kyūsu coulées sont honnêtes et peu coûteuses, mais leurs parois sont uniformes et le filtre est souvent une pièce rapportée. Une kyūsu tournée se reconnaît à ses parois fines, aux stries concentriques visibles à l’intérieur, au couvercle ajusté qui ne bouge pas quand on penche la théière, et au bec qui coupe net sans goutter. Retournez-la : le fond porte la signature de l’atelier, gravée ou au cachet.
Le titre d’artisan traditionnel, dentō kōgeishi, est décerné par l’État japonais après au moins douze ans de pratique dans la région de production et une série d’épreuves techniques. Plusieurs de nos potiers de Tokoname le portent. Ce n’est pas une garantie de style, mais c’est une garantie de métier.
Les prix et ce qui les explique
Une kyūsu de Tokoname coulée en moule se trouve au Japon pour quelques dizaines d’euros. Une kyūsu tournée par un atelier connu, avec un filtre sasame ou ceramesh, se situe le plus souvent entre 80 et 200 euros. Les pièces d’artisans traditionnels certifiés, les argiles rares et les finitions travaillées, comme les décors gravés ou les surfaces enfumées, vont au-delà. Ce qui se paie, c’est le temps au tour, la précision du filtre percé à la main et le nom de l’atelier.
Sur Ore-Céans, les prix affichés comprennent l’expédition depuis le Japon et les droits d’importation.
Entretien sans savon
Une kyūsu non émaillée absorbe ce qu’on y met. Elle ne voit donc jamais de liquide vaisselle, qui laisserait un goût pour des semaines. Après chaque usage, on vide les feuilles, on rince à l’eau chaude, on laisse sécher couvercle ôté, bec vers le bas. Un chiffon sec, passé de temps en temps sur l’extérieur, donne au shudei son lustre. Si un dépôt de thé s’installe, une brosse douce et de l’eau suffisent. Beaucoup d’amateurs réservent une kyūsu à un seul type de thé, pour que l’argile ne mélange pas les mémoires.
Questions fréquentes
Faut-il « culotter » une kyūsu neuve ?
Non. Un rinçage à l’eau chaude suffit. L’argile prendra le thé avec le temps.
Peut-on y faire du thé noir ou du oolong ?
Oui, de préférence avec un filtre obi-ami ou debeso, et une forme ushirode. Mais gardez-la ensuite pour ce thé.
Le couvercle doit-il être parfaitement étanche ?
Il doit être ajusté, sans jeu. Une kyūsu bien tournée se verse en une seule main, couvercle tenu par le pouce, sans fuite.
La couleur rouge peut-elle déteindre ?
Non. Le rouge est celui de l’argile cuite, pas d’un enduit. Il fonce légèrement avec les années.
Quelle taille pour commencer ?
Une yokode de 200 à 300 ml avec filtre sasame. Elle couvre le sencha au quotidien, seul ou à deux.
Retrouvez ces théières dans notre sélection de kyūsu de Tokoname. Les ateliers d’Umehara Shōji, four Shōryū, de Tsuzuki Takao, four Seihō, de Fūgetsu, de Tokuta et de Gyokkō y sont présentés un par un, avec la manière de reconnaître leurs pièces.